CHALMAZEL AU MOYEN-AGE VOUS EST CONTE

 

A la recherche des origines.


Le nom de Chalmazel apparaît pour la première fois en 1214 dans un document faisant état d’une simple chapelle pour tout de lieu de culte. Avant le XIIIe s, le terroir chalmazellois est peuplé et mis en valeur, mais la documentation écrite manque pour dresser un tableau précis de ce qui n’est sans doute qu’un modeste village de montagne accroché à la colline et assez isolé.

Les habitants de Chalmazel sont de condition libre : il n’y a pas de servage. Le village principal ne semble pas l’actuel bourg mais plutôt les hameaux de Juel et Diminasse. Dans ce dernier, un « trésor » a d’ailleurs été découvert en 1875, composé d’environ 640 pièces de monnaies, datant de la fin du XIIe s. Sa présence témoigne de troubles plus ou moins importants ou du passage redouté d’une bande de pillards. Celui qui l’a caché n’a sans doute pas survécu puisque son magot est resté enfoui… Cet épisode illustre la fréquente insécurité des populations à l’époque.

 

Chalmazel devient une grande seigneurie.


La vie et les habitudes de la localité sont sans doute modifiées par l’édification du château et l’instauration de la seigneurie des Marcilly avec droit de justice. En effet, en 1231, le comte de Forez, Guy IV, permet à son vassal Arnaud de Marcilly, d’élever une maison forte à Chalmazel, rapidement appelée château, dont la fonction militaire et défensive est bien attestée dès le XIIIe s. Archères et mâchicoulis en témoignent encore aujourd’hui ! La construction du château est liée à la stratégie militaire du Comte dans le Haut Forez : surveiller l’imposante forteresse de Couzan, possession de la famille Damas (dont la fidélité au comte de Forez est parfois défaillante), et contrôler la haute vallée du Lignon, modeste voie de passage reliant le Forez et l’Auvergne par le col du Béal.

En ce début de XIIIe s, le système seigneurial est déjà présent dans la région (le hameau de Bataillère relève par exemple de la seigneurie de Couzan) mais pas partout, car de nombreux de paysans sont alleutiers, c'est-à-dire propriétaires de leurs terres et ne dépendent d’aucun seigneur. Les Marcilly, puis les Talaru à partir de 1364, imposent donc des redevances seigneuriales (cens, tâches ou champart, droit de ban et corvées) aux paysans en échange de leur protection. La société médiévale est régie par des liens de dépendance réciproque entre les individus : le seigneur a besoin de ses tenanciers pour lui apporter un revenu, tandis que les tenanciers ont besoin du seigneur pour assurer leur défense.

La superficie de la seigneurie de Chalmazel ne correspond qu’en partie au territoire de l’actuelle commune (dans le bourg et les environs, sur Chapouilloux par exemple) car elle s’étend également sur le Sud de Jeansagnière et sur les chaumes du col de la Chamboîte, se prolongeant ainsi en Auvergne. Il y donc enchevêtrement de plusieurs seigneuries sur le territoire d’une même paroisse.

 

Le village grandit autour du château et de l’église.


En sécurité à l’abri du château, le bourg se développe, la population s’accroît. Cela explique l’agrandissement de la chapelle qui devient au début du XIVe s l’église paroissiale, décorée de fresques, et la dernière demeure des membres de la famille Talaru. A cette époque, les prêtres de Chalmazel ont des patronymes locaux et sont donc originaires des environs. Ils disposent également de biens personnels (jardins, terres etc.) qu’ils cultivent à la manière des paysans qui les entourent tout en assumant les charges du culte. Ainsi Girard de Boissel, curé à Chalmazel entre 1361 et 1375 et propriétaire de biens à côté du bourg, est originaire du hameau de Boissel à Saint-Just-en-Bas. Les habitants de Chalmazel vivent principalement de l’élevage, de la culture (celle du seigle est attestée), de la fabrication et de la vente de l’un des plus vieux fromages de France : les « formes » ou « fromages de roche » plus connus aujourd’hui sous le nom de fourmes. Il faut y ajouter l’exploitation du bois (de sapin) pour les besoins locaux essentiellement car il peut difficilement être exporté, faute de moyens d’accès suffisants.

Autant d’activités qui ont façonné le paysage au fil des siècles et se sont perpétuées jusqu’à nos jours.

 

CHALMAZEL DU XVIeAU XVIIIesiècle.

 

Un « fort beau païs » et une des plus belles demeures de la montagne.


Au XVIesiècle, le vent d’Italie souffle jusqu’à Chalmazel. Le château est aménagé dans le style italien et prend l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui : façade avec portail sculpté, grandes baies à meneaux, cour intérieure agrémentée d’une double galerie renaissance.

Il ne semble pas que Chalmazel ait souffert des guerres de religion qui ont mis à feu et à sang le royaume, alors que Saint-Georges n’a pas été épargné par les Huguenots. C’est peut-être l’isolement qui explique aussi le transfert en lieu sûr, en 1562, des documents les plus importants du chapitre St Jean de Lyon, au château de Chalmazel pendant deux ans.

Au début du XVIIesiècle, c’est ainsi qu’Anne d’Urfé (frère d’Honoré auteur de l’Astrée) dans sa Description du pays de Forezévoque Chalmazel et la demeure des Talaru. « La plus belle qui y soit est Charmoisel laquelle, outre l’ancienneté, a été ajollivée par les seigneurs qui, presque tous s’y sont pleux, tant pour la beauté de la terre que pour estre en fort beau païs de chasse, oultre qu’estant un peu enfonçée, elle n’est gueyres batue des vents. Elle est accomodée d’un joli bourg où il passe un ruisseau extremement abondant en bonnes truites. »

L’église, qui accueille environ 460 communiants, est dotée d’un clocher en 1578, grâce à la générosité de Claude de Talaru, chanoine-comte de Lyon, et une cloche (alors la plus grosse) y est installée en 1611 : toujours visible dans l’actuel clocher, elle est ornée de deux croix et d’anses de suspension très ouvragées.

 

Les vicissitudes d’un village aux XVIIe-XVIIIesiècles.

 

La société d’Ancien Régime vit toujours dans l’angoisse des épidémies, non sans raisons : en 1631-1632, la peste s’abat sur Chalmazel. Le bourg est contaminé et les hameaux de Diminasse, Juel, Nermond sont décimés. L’épidémie est meurtrière. Pour éviter la propagation du fléau, on rapporte que l’on confessait les malades (recommander son âme à Dieu était le seul recours en l’absence de médecine efficace) et disait la messe en plein air sur le puy de Grossat … précaution bien insuffisante car le curé, Pierre Gayte, passe de vie à trépas en 1632 ! Le triste souvenir de la peste hante encore la mémoire populaire au XIXesiècle!

La seigneurie de Chalmazel a été le point de départ de l’ascension des Talaru, mais au milieu du XVIIesiècle, ils sont loin du petit village montagnard. L’inventaire dressé en 1661, montre un château encore meublé et décoré, contenant des effets divers, mais non habité ; il révèle surtout que les seigneurs passent désormais plus volontiers leur temps à St Marcel de Félines, dans leur hôtel particulier de Paris ou à la cour au service du roi, que sur leurs terres de Chalmazel dont ils confient la gestion, et la perception des taxes (…auxquelles ils ne renoncent pas !) à un châtelain.

Les conditions de vie paysannes sont étroitement liées aux aléas climatiques, en montagne plus qu’ailleurs : si l’hiver 1709 a gelé le vin dans les verres au château de Versailles, à Chalmazel, c’est le « bled » (le seigle plus exactement) qui a presque entièrement gelé entrainant une période de grande « cherté » pour les habitants!

 

Chalmazel à la veille de la Révolution.

 

Le Cahier de doléances de 1789 dépeint un village de 166 feux, isolé par la neige pendant plusieurs mois, à l’écart des voies de communications, où les conditions de vie semblent bien rudes. L’agriculture ne produit pas de quoi nourrir la population : à peine la moitié des céréales consommées. Les habitants manquent de blé, d’huile, de vin, de fruits, de laine, de chanvre et de tuiles pour couvrir les maisons en pierres. L’élevage permet cependant la fabrication des fourmes achetées par des marchands qui les transportent à dos de cheval, par des chemins ou sentiers étroits et après deux jours de trajet laborieux, jusqu’à Montbrison! L’exploitation du bois, abondant, est principalement locale faute de grand chemin et rivière navigable : le sapin est employé pour la charpente et le fayard pour la fabrication des sabots pendant les longs mois d’hiver. Pour améliorer leur maigre revenu, certains habitants émigrent temporairement pour exercer le pénible métier de scieur de long dans la plaine ou dans d’autres provinces ou celui de porteur d’eau à Paris.

Les Chalmazellois se plaignent en outre des impositions trop nombreuses et de leur caractère arbitraire symbolisé par le château, désormais délabré et comme abandonné.

 

Chalmazel aux XIXeet XXesiècles, entre tradition et modernité.

 

 

La réhabilitation du château.


Au milieu du XIXe s le château n’est plus que ruines et désolation : des auteurs foreziens l’ayant vu, décrivent des toitures et planchés effondrés, de « grandes cheminées suspendues en l’air », des « poutres calcinées », le chemin de ronde à mâchicoulis et la tour carrée endommagés… C’était aussi un véritable terrain de jeux pour les jeunes chalmazellois comme l’attestent les graffiti retrouvés sur les murs de la chapelle. Cette décrépitude tient sans doute plus au manque d’entretien qu’aux outrages révolutionnaires.

Le 23 mai 1850, Louis Justin de Talaru, dernier héritier de la famille, sans enfant malgré plusieurs mariages, décède et lègue par testament le château de Chalmazel et les biens qui l'accompagnent (fermes, terres, bois) à l'Ordre des Sœurs Saint Joseph de Lyon "à charge d’établir des lits pour les malades du canton et les y soigner ».

A partir de 1853 les Sœurs St Joseph entreprennent d’importants travaux de remise en état pour rendre la bâtisse habitable. De nouvelles ouvertures sont percées et la tour ronde à proximité de l’actuel portail est entièrement reconstruite à cette occasion. Elles s’y installent enfin en 1856-57 et aménagent un hospice pour les personnes âgées et un peu plus tard une école pour les filles mais aussi un pensionnat pour les écoliers qui ne peuvent regagner quotidiennement, surtout en hiver, des hameaux éloignés. Les Sœurs vont marquer Chalmazel par leur présence pendant plus d’un siècle (elles quitteront le château au début des années 1970): plusieurs générations de Chalmazellois vont fréquenter l’école, le pensionnat ou bien encore la pharmacie !

 

La nouvelle église et ses aménagements.


Au cours du XIXe s, la population de Chalmazel s’accroît rapidement (aux alentours de 1900, on compte plus de 1000 habitants). En 1881, l’ancienne église de style gothique, ne pouvant plus accueillir tous les paroissiens lors des fêtes religieuses, est donc démolie et remplacée par un édifice plus grand et désormais orienté Nord/Sud.

En 1938, l’église est coiffée d’un clocher de forme élancée qui remplace l’ancien, bas et trapu.

Puis en pleine tourmente de la Seconde guerre mondiale, grâce à la ténacité, à la collaboration du curé Noyer et du maître verrier T.G. Hanssen et grâce à une souscription auprès de la population, ce sont les vitraux, hauts en couleurs, relatant la vie du Christ et de Saint Jean-Baptiste, qui sont installés dans l’église lui conférant ainsi un nouvel éclat.

 

De la station climatique à la station de sports d’hiver.

 

Avec les débuts du tourisme dans la première moitié du XXe s, l'altitude, l'air pur, la douceur estivale, le calme, l'écrin de verdure et le cadre pittoresque font de Chalmazel une agréable « station climatique » où il fait bon vivre ou séjourner et dont les charmes sont vantés par quelques revues et anciennes cartes postales.

Dans l’entre deux-guerres, sous l’impulsion du directeur de l’école, les jeunes chalmazellois pratiquent déjà les sports d’hiver grâce à des luges et skis artisanaux et on organise même des compétitions qui attirent la foule. Au début des années 1950, le village situé au pied de Pierre-sur-Haute et recouvert d'un manteau neigeux pendant plusieurs mois, mise également sur le tourisme hivernal avec la construction d'un premier téléski sur la piste de Chapouilloux en 1953. Dans les années 1960, la station se déplace sur le site actuel dont l’orientation des pistes au Nord-Est garantit un bon enneigement. En faisant toujours preuve d’audace et d'innovation (la première télécabine en 1967, le premier équipement pour neige de culture, le plus long téléski et télésiège à bulles du Massif Central !) la station de ski s'est agrandie et orientée vers une clientèle régionale et familiale qui peut goûter tranquillement aux joies de la glisse.

La tradition se perpétue toujours à travers les savoir-faire de l’élevage bovin, de la production laitière de qualité avec l'appartenance à la zone fourme (AOC), de l'exploitation forestière qui contribuent à la valorisation du terroir. Ils constituent désormais avec le tourisme diversifié les principales activités et ressources de Chalmazel.

 

Béatrice MOURLEVAT VATINET (Professeur d’Histoire-Géographie et membre de l’Association Patrimoine et Culture).